Twittergate coréen

by yonggook

“Moon Jae-in s’interroge sur la contribution de Park Geun-hye à la démocratie en Corée du Sud, mais qu’est-ce qu’il a fait pour la démocratie lui ? A part nommer ses gauchistes d’amis lorsqu’il était à la Maison Bleue (ndlr: Palais Présidentiel), et affirmer que le sympathisant de la Corée du Nord Lee Suk-ki était un militant pour la démocratie?”

Voici un exemple parmi d’autres, de tweet publié à quelques semaines de l’élection présidentielle par les supporters de Park Geun-hye, contre son principal adversaire Moon Jae-in. Rien d’étonnant qu’à l’approche de cette échéance cruciale, les militants forcent le trait et l’agressivité, surtout sur Twitter, où il s’agit de rester concis et percutant. Et qui sait? L’auteur de ce tweet se dit peut-être que son activisme sur les réseaux sociaux a modestement contribué à la victoire de son camp conservateur, vu que Park Geun-hye est aujourd’hui Présidente, après une victoire d’un million de voies d’écart environ contre Moon Jae-in, le candidat de centre-gauche.

Nous serions donc tentés de tirer un coup de chapeau au zèle de notre militant, et nous lui présentons toutes nos excuses par avance s’il s’avère qu’il l’est effectivement, mais aujourd’hui, rien ne permet de l’assurer. Parce qu’en fait de militant, il pourrait s’agir d’un agent, voire d’un logiciel de la NIS, c’est à dire des services secrets sud-coréens, agissant sous les ordres de sa hiérarchie dans le cadre d’une opération visant à déstabiliser l’opposition de centre-gauche.

Des millions de tweets orchestrés par les services secrets ?

Tout débute il y’a un an, lorsqu’à l’approche de l’élection présidentielle et alors que la campagne bat son plein, des membres de l’opposition ainsi que des représentants de la Commission chargée de superviser le bon déroulement des élections, se rendent au bureau d’une agente de la NIS pour l’interroger sur des soupçons de manoeuvres électorales frauduleuses. En vain, car la fonctionnaire se calfeutrera durant 43 heures dans son bureau, refusant de recevoir la délégation et répondre à leurs questions. Attitude quelque peu suspecte, mais à trois jours des élections, l’enquête de police conclura à l’absence d’éléments probants pouvant établir une quelconque interférence de la NIS dans le bon déroulement des élections, ce qui permettra au camp de Park de dénoncer le harcèlement par l’opposition d’une honnête fonctionnaire au service de la sécurité nationale.

L’affaire rebondit après les élections, lorsqu’un fonctionnaire de police révèle que sa hiérarchie lui aurait demandé de retenir certains éléments d’enquête afin de couvrir la NIS. L’enquête est alors réouverte et les premières conclusions en juin dernier révèlent que plus d’un millier de tweets auraient bien été envoyés par la NIS dans le cadre d’une campagne de dénigrement des candidats de l’opposition. Le chef de la NIS durant les faits Won Sei-hoon, ainsi que le chef de la Police de Séoul soupçonné d’avoir fait entrave à la première enquête, sont alors mis en examen.

Won nie les faits et soutient que les publications de la NIS dans les réseaux sociaux font partie des opérations normales de cyberguerre contre la Corée du Nord. Le parti au pouvoir tente également de minimiser les faits, leur impact sur l’issue des élections et surtout de faire valoir que si elle était avérée, cette opération serait circonscrite à la NIS seule, avec éventuellement quelques liens indirects au sein de l’administration précédente, mais sans rapport aucun avec le pouvoir actuel. Bien entendu, les opposants à Park n’y croient pas un seul instant et se mobilisent sur les réseaux sociaux et dans la rue par des rassemblements organisés tous les weekends, notamment sur la place de la mairie de Séoul, tandis que la quasi-totalité des médias, dont l’allégeance au camp conservateur est un secret de polichinelle, préfère se désintéresser de cette affaire.

Le problème, c’est que cette affaire continue à prendre de l’ampleur : en octobre dernier, l’enquête révèle qu’en réalité, il ne s’agissait pas d’un millier mais de plus de 55 000 tweets provenant de la NIS et visant à décrédibiliser les candidats de l’opposition, principalement Moon Jae-in et le centriste indépendant Ahn Cheol-su. A peine l’opinion publique avait-elle le temps de digérer l’inflation qu’elle apprenait la semaine dernière, qu’il s’agissait en réalité de plus de 1,2 millions de tweets reprenant quelques 20 000 messages distincts tournant en général autour du thème de la faiblesse, voire de la sympathie des candidats de l’opposition vis-à-vis de la Corée du Nord.

Et il semble peu probable que le compteur s’arrête là vu qu’une enquête parallèle est menée au sein d’un service distinct de la NIS, rattaché au ministère de la défense: la Cyberwarfare Command, unité créée en réponse aux attaques informatiques avérées de la Corée du Nord contre son frère ennemi. D’après un procès verbal d’un responsable de ce service obtenu par un député du parti de l’opposition et révélé lors d’une conférence de presse le 22 novembre dernier, on apprend que l’objectif assigné aux équipes de cet agent à partir de 2010, aurait été la publication en ligne de 20 millions de messages soutenant la politique étrangère du gouvernement sur des sujets nord-coréens tels que les attaques de l’île de Yeonpyong-do et du navire Cheonan ou encore le sommet du G20 tenu à Séoul en 2010. Entre défendre les positions du gouvernement sur ces sujets et critiquer l’opposition qui ne partage pas toujours ces mêmes positions, la frontière semble floue, et l’on se doute que parmi les 23 millions de messages qu’auront publiés les équipes de ce responsable de la Cyberwarfare Command, certains auront enfreint la règle d’impartialité à laquelle un organe d’Etat devrait être tenu.

La Corée une nouvelle fois pionnière des usages numériques

Si partout ailleurs il a fallu la campagne d’Obama en 2008 pour réaliser l’importance des médias sociaux sur la politique, la Corée du Sud en est bien consciente depuis la fin du siècle dernier. D’abord parce qu’elle a été pionnière dans le développement et l’usage des technologies numériques : dès 1999, alors que le terme web2.0 n’était pas encore inventé, la Corée avait déjà Cyworld, un réseau social en ligne qui en 2004, au moment où Facebook se lançait à peine, comptait 7 millions de membres en Corée. Aussi parce que dans un contexte où le pluralisme de la presse est quasi-inexistant avec les principaux médias tous pieds et poings liés aux Chaebols et au camp conservateur, la toile a très vite été perçue comme un eldorado pour médias et militants progressistes. En 2002, la victoire aux élections présidentielles de leur candidat Roh Moo-hyun face à celui de l’establishment et du big business est grandement due à la mobilisation des électeurs autour de médias tels que Ohmynews, premier site au monde de journalisme participatif, et à une campagne SMS auprès des jeunes le jour de l’élection, pour qu’ils aillent voter.

Avec l’enquête judiciaire en cours, la Corée défriche une nouvelle fois les problématiques nouvelles que pose le développement des technologies et usages numériques sur l’exercice de la démocratie. Car c’est sûrement la première fois que la justice d’un pays doit se pencher aussi sérieusement, à la demande des élus et sous le regard d’une opinion publique dont une partie croissante se demande si l’expression de la volonté populaire n’a pas été déformée, sur l’impact réel que peuvent avoir les médias sociaux sur le rendez-vous le plus important de la vie démocratique d’un pays : comment un gros millions au moins de messages publiés sur les réseaux sociaux peuvent-ils avoir influé sur une élection nationale d’un pays comptant 40 millions d’électeurs et qui s’est jouée à un million de voies d’écart ? Quel sera le degré de coopération d’une entreprise privée telle que Twitter, agissant en dehors de la compétence territoriale d’une justice coréenne qui doit obtenir l’identité de millions de ses comptes utilisateurs ? Comment évaluer le préjudice que les candidats ciblés par la NIS ont subi lors des élections présidentielles mais qu’ils subiront par la suite également, vu que ces messages défavorables restent accessibles en ligne, sans qu’il soit possible de tous les supprimer ?

L’indépendance de la justice en question

Encore faudrait-il, pour que toutes ces questions soient éclaircies par la justice, que celle-ci puisse exercer librement. Or il est permis d’en douter, tant l’Histoire de la Corée du Sud a montré que s’il est une corporation au moins aussi corrompue que sa classe politique, c’est sa magistrature.

Les procureurs jouissent en Corée d’un pouvoir nettement supérieur à celui de leurs homologues français. Sûrement parce que ceux-ci sont pour la plupart passés par la “law school” de l’université nationale de Séoul, qui se trouve également être l’antichambre des futurs dirigeants politiques sud-coréens : un peu comme si en France, l’ENA et l’Ecole Nationale de la magistrature ne faisaient qu’un. Et comme cette law school, avec la business school voisine de cette même université de Séoul, sont également l’une des voies royales vers les postes de direction des Chaebols coréens, les liens d’amitiés entre futurs hommes de loi, hommes de pouvoir, et hommes d’argent, se nouent dans les amphis ou lors des pots qui les suivent, pour se transformer en liens de connivence quelques années plus tard dans l’exercice des fonctions respectives à chacun.

Ajoutez à cela le fait qu’en Corée c’est le procureur qui assume le rôle du juge d’instruction français, menant directement les enquêtes, assisté de policiers qui agissent sous son autorité directe, et vous mesurerez mieux l’étendu du pouvoir dont il dispose, d’autant qu’au regard du niveau de corruption dans la vie politique et économique coréenne, les affaires à traiter ne manquent pas.

D’où un certain sentiment de toute puissance qui par exemple, a poussé il y’a un an un procureur à abuser sexuellement d’une femme soupçonnée de vol dans son bureau. Ou cet autre procureur à accepter vers la même période quelques 600 000 EUR de pot-de-vin, suite à quoi l’un de ses confrères publia un appel à une réforme complète de la magistrature, qu’il s’empressa de compléter par un SMS à l’un de ses amis lui assurant que tout cela n’était que du pipeau destiné à apaiser un peu l’opinion publique… sauf qu’il envoya le SMS en question par mégarde à un journaliste.

Bref, la justice sera-t-elle à la hauteur des enjeux que pose ce “Twitter-gate”? La majorité fait valoir que l’évolution des événements est la preuve-même que l’enquête judiciaire suit son cours de manière indépendante et sereine. Park Geun-hye elle-même semble vouloir adopter une attitude conciliante et lors de son premier discours devant l’Assemblée Nationale le 18 novembre dernier, elle s’engage à prendre toutes les mesures punitives adéquates une fois les décisions de justice connues et demande aux parlementaires de se concentrer sur les projets de loi concernant les enjeux économiques et sociaux auxquels les Coréens sont confrontés le temps que la Justice fasse son travail. Mais l’opposition ne lâche pas prise. Elle ne croit pas à l’indépendances des hommes en charge de l’enquête et demande la nomination d’un procureur spécial en charge de l’intégralité de cette affaire.

C’est vrai qu’il y’a matière à douter : fin octobre, Yun Seok-yeol, le procureur en charge de l’enquête sur la NIS est démis de ses fonctions au motif qu’il n’aurait pas notifié à sa hiérarchie  la perquisition du domicile de quatre agents de la NIS, puis de l’arrestation de trois d’entre-eux. Or cette procédure serait obligatoire dans le cadre de l’arrestation d’agents de la NIS. Lors d’une commission parlementaire, Yun affirme pourtant qu’il aurait informé son supérieur, le procureur en chef de Séoul Cho, de son intention de procéder à ces perquisitions, mais que ce dernier, confronté aux pressions du ministère de la Justice aurait tenté de l’en dissuader. Cho dément bien entendu, affirmant que Yun aurait fait preuve d’insubordination se traduisant par un vice de procédure.

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Tout ceci se déroule alors qu’un nouveau procureur général vient d’être nommé par Park Geun-hye, alors que ce poste était resté vacant depuis le 30 septembre, suite à la démission du prédécesseur Chae Dong-wook. Ce dernier avait été l’objet d’une rumeur révélée au grand public par le quotidien conservateur Chosun, selon laquelle il serait le père d’un fils issu d’une relation extra-conjugale. La rumeur reste à confirmer mais le sujet est suffisamment grave dans le contexte très puritain imposé par le confucianisme coréen pour qu’il accule Chae à la démission. Bien sûr certaines mauvaises langues interprètent ce scoop du Chosun comme l’orchestration de quelques représailles politiques ou règlements de compte suite au zèle qu’aurait manifesté Chae dans le cadre de l’enquête sur la NIS.

Son remplaçant Kim Jin-tae n’est pas un incompétent, loin de là : il est connu pour avoir mené à bien des enquêtes judiciaires difficiles et fortement médiatisées, portant notamment sur des hommes politiques de haut rang et de tous bords. Mais pour l’opposition, les liens de Kim Jin-tae avec le directeur de cabinet de la Présidente nuisent à la garantie de son indépendance. Les deux hommes s’étaient en effet connu au début des années 90, lorsque Kim était jeune procureur travaillant sous l’autorité de l’actuel directeur de cabinet qui était à l’époque Ministre de la Justice. Epoque où la Corée du Sud était dirigée par Roh Tae-woo, ancien militaire fraîchement converti aux vertus de la démocratie et qui quelques années auparavant, prenait allègrement part aux répressions des militants pour la démocratie, sous prétexte qu’ils étaient des sympathisants de la Corée du Nord. Comme quoi, si les technologies progressent, les vieilles rhétoriques ont la dent dure.

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